II
Bob Morane devait fouiller ses dossiers durant près d’une demi-heure avant de mettre la main sur l’article qu’il cherchait. Il était extrait du Figaro et disait :
EXISTE-T-IL UNE ORGANISATION CRIMINELLE DES DISEURS DE BONNE AVENTURE ?
Paris, le 5 avril.
En moins de trois semaines, douze personnes ont été conduites au seul hôpital de l’Hôtel-Dieu, victimes des chiromanciens, tireuses de cartes, astrologues et autres diseurs de bonne aventure. Neuf de ces personnes sont mortes ; les trois autres demeurent dans un état grave.
Une rapide enquête permet d’acquérir la certitude que, quelques jours avant l’accident ayant mis leurs existences en danger, ces malheureux avaient consulté des pseudo-devins qui, à chacun, avaient prédit une mort violente dans des circonstances identiques à celles survenues par la suite.
On découvrit aussi que les victimes étaient toutes des personnes impressionnables et crédules, sur lesquelles les prédictions devaient avoir agi par autosuggestion.
Ces faits ne sont d’ailleurs pas uniques. Dans d’autres hôpitaux de Paris et de province, des cas semblables ont été signalés, en assez grand nombre. À tel point que l’on pourrait se demander si ces prédictions de mort, vrais meurtres par persuasion, ne répondent pas à un plan concerté, s’il n’existerait pas une organisation criminelle des diseurs de bonne aventure ? Cette supposition peut paraître extraordinaire, car on ne voit pas très bien les raisons de l’existence d’un tel gang, si ce n’est semer la terreur, créer un complexe de désespoir chez certaines personnes dont la crédulité, en ce qui concerne les prédictions, s’est à peine émoussée depuis le Moyen Âge.
Puisque, dans ce cas, la vie de nombreux citoyens se trouverait en danger, ne serait-il pas souhaitable qu’une enquête plus poussée soit ouverte afin de découvrir les tenants et les aboutissants de cette sombre affaire ?
Un tel article – à peine plus qu’un entrefilet – n’avait certes jamais eu les honneurs de la première page. Néanmoins, pour Morane, il ne manquait pas d’être significatif, car il rejoignait ses propres présomptions. À son avis, une telle organisation criminelle ne pouvait avoir été mise sur pied que par l’Ombre Jaune. Les buts de Ming étaient en effet connus de Bob. Le terrible Mongol, dont les moyens financiers étaient immenses, voulait ruiner, par les seules armes de la terreur, la civilisation occidentale qui, selon lui, conduisait l’humanité à sa perte, et la remplacer par un mode de vie moins prétentieux, plus proche de la nature. Comme il ne croyait pas à la bonne volonté des hommes, il voulait donc leur imposer ce nouveau mode de vie et, pour cela, son cerveau démoniaque ne connaissait qu’une seule arme : le terrorisme. Car Bob n’avait jamais été certain que Monsieur Ming fût sincère dans ses buts. Vouloir assurer le bonheur des hommes, cela répondait assez mal à la mentalité du personnage, véritable monstre de cruauté, de duplicité, de férocité, et cela en dépit d’une prodigieuse intelligence, d’un savoir étendu qui le rendaient plus redoutable encore. À Londres, près d’un an auparavant, Bob Morane et son ami Bill Ballantine avaient entrepris de lutter contre Ming, qui s’était paré du nom d’Ombre Jaune, et une suite complexe de circonstances leur avait permis de le vaincre. À l’issue de cette lutte, le Mongol avait été tué par Ballantine et un éboulement avait englouti son corps.
« Raisonnons froidement, pensa Bob en replaçant l’article dans le dossier où il l’avait pris. De mes propres yeux, j’ai assisté au trépas de Ming, et pourtant je crois l’avoir vu cet après-midi. En outre, je crois avoir retrouvé sa marque dans cette série de morts par persuasion… »
Il demeura un instant songeur, le menton appuyé au creux de la main. Au fond de lui-même, il devait reconnaître n’avoir jamais cru vraiment, en dépit des évidences, à la mort de l’Ombre Jaune. Alors ?…
— Je dois en avoir le cœur net, fit-il à haute voix. Il me faut en avoir le cœur net !
Attirant à lui l’appareil téléphonique posé sur le bureau, il forma un numéro sur le cadran.
— Allô ?… Ici Bob… Puis-je parler au professeur Clairembart ?…
— Tout de suite, monsieur Bob. Je lui passe la communication dans son bureau…
Il y eut un déclic. Quelques secondes s’écoulèrent. Puis un second déclic, et une voix joyeuse, presque enfantine demanda :
— Allô ? C’est vous, Bob ? Qu’est-ce qui me vaut le plaisir de vous entendre, ainsi, presque en pleine nuit ?
— J’espère ne pas vous avoir dérangé, professeur ?
— Pas du tout, Bob. Je travaillais… Et puis, vous ne me dérangez jamais. Mais je suppose que vous ne me téléphonez pas à cette heure uniquement pour que nous échangions des banalités.
— Non, bien entendu… Je voulais vous demander si vous aviez toujours votre vieille traction avant.
— Je l’ai toujours. Jérôme s’en sert pour faire les grosses courses.
— Puis-je vous l’emprunter pour quelques jours, professeur ?
— Bien entendu, Bob. Mais, je vous préviens, elle ne paie plus guère de mine. Elle fera piètre figure auprès de votre Jaguar…
— C’est justement ce que je cherche. Ma Jaguar est… euh, un peu trop voyante pour ce que je veux faire. J’aimerais également vous emprunter l’appareil Polaroid dont vous vous servez pour travailler…
— Auriez-vous besoin de prendre des photos à la minute ?
— Justement, professeur… Alors, acceptez-vous de me le prêter ?
— Bien entendu, Bob. Avez-vous besoin de cette voiture et de cet appareil tout de suite ?
— Non… Demain, cela ira…
— Jérôme vous apportera donc cela demain matin, avec quelques films pour le Polaroid. Et surtout, Bob, n’allez pas encore vous fourrer dans un pétrin quelconque…
— Comptez sur moi pour cela, professeur, fit Bob en riant. À bientôt, professeur, et merci…
— À bientôt, Bob…
Les deux amis raccrochèrent en même temps. Bob se renversa en arrière dans son fauteuil, avec sur ses traits l’expression hargneuse d’un matador qui, ayant oublié son épée, s’apprête à saisir le taureau par les cornes.
— Pour être fixé, murmura-t-il, je ne vois qu’un moyen, c’est aller tirer le portrait de ce montreur de singe.
Le lendemain, vers le milieu de l’après-midi, une traction avant un peu déglinguée, d’un gris indéfinissable, après avoir longé les quais Anatole France et d’Orsay, franchissait le pont de l’Alma et tournait à droite, pour s’engager le long du quai de la Conférence. Personne n’aurait reconnu Bob Morane dans l’individu à l’aspect douteux qui pilotait la vieille guimbarde. Une barbe hirsute, faite de poils collés directement sur la peau, dissimulait le bas de son visage et les bords d’un feutre cabossé et râpé lui tombaient sur les yeux. Il portait des vêtements trop grands, pas mal fatigués, et qui avaient appartenu à feu l’époux de Mme Durant, sa concierge. En plus, Morane s’était légèrement sali la face et les mains, de façon à ce qu’accoutré de cette sorte il pût passer pour un de ces êtres équivoques, mi-voyageurs de commerce, mi-colporteurs qui circulent un peu partout, se livrant à on ne sait quels obscurs négoces. L’aspect de la vieille Citroën du professeur Clairembart parachevait l’illusion. Une seule chose cependant cadrait mal avec l’ensemble, c’était le splendide appareil Polaroid, merveille de la technique moderne, valant à lui seul le double de la vieille traction, et qui se trouvait posé sur le siège avant, auprès du conducteur.
Morane trouva le bateleur là où il était la veille, occupé à faire faire des tours à son singe. Il arrêta la traction à peu de distance et, saisissant le Polaroid, ouvrit le soufflet. Posément, il fixa le téléobjectif, régla le diaphragme et effectua la mise au point à l’aide du télémètre. Il attendit que le bateleur levât la tête pour prendre un premier cliché sans avoir été vu. De toute façon, si l’homme au singe l’avait remarqué sans rien en laisser paraître, il pouvait croire qu’il s’agissait d’un simple amateur de photos pittoresques. Ouvrant le volet prévu à cet effet, Bob tira sur une languette de papier de façon à faire avancer le film d’une image et à mettre le papier négatif et le papier positif, face à face, en contact avec le révélateur. Il attendit une minute, montre en main, puis ouvrit le dos de l’appareil et arracha la photo développée. Il n’eut plus qu’à fixer l’image à l’aide du tampon de feutre, enduit d’un produit spécial, réservé à cet usage, et il fut en possession d’un cliché parfait, de format 9 X 12. Posant la photo bien à plat sur le siège, Bob tira une puissante loupe de sa poche et se mit en devoir d’examiner les traits du mendiant. Cette étude fut assez longue mais, quand il releva la tête, il avait acquis une certitude.
— C’est bien Monsieur Ming ! murmura-t-il. Qu’un autre ait de tels yeux serait déjà un hasard assez extraordinaire, mais que les traits du visage coïncident également, cela dépasse la norme des possibilités. Je sais que, généralement, on affirme que tout homme possède son sosie quelque part dans le monde, mais pas Ming. Il ne peut exister deux hommes comme lui sur terre. Ce serait un poids trop lourd à porter…
Il avait l’impression qu’une masse énorme pesait soudain sur ses épaules, la masse d’une évidence par laquelle il se sentait dépassé, écrasé. « Comment Ming peut-il être là, se demandait-il, alors que je l’ai vu mort ? Si j’étais superstitieux, je croirais qu’il y a quelque sorcellerie là-dessous. Mais rien ne m’étonne de la part de l’Ombre Jaune… » Non, rien n’étonnait Bob de la part de l’Ombre Jaune et, une fois la possibilité, l’évidence de sa résurrection acceptée, il envisageait la situation avec son sang-froid coutumier.
« Si Ming vit encore, c’est pour continuer à faire le mal, commettre de nouveaux crimes. Si quelqu’un se trouve derrière cette organisation criminelle des diseurs de bonne aventure, dont parle l’article du Figaro, ce ne peut être que lui, et mon devoir est de le combattre à nouveau, pour tenter de le mettre définitivement hors d’état de nuire… »
À cette dernière pensée, Bob Morane ne put réprimer un frisson. La seule pensée de devoir à nouveau lutter contre le terrible Mongol l’épouvantait. Jadis, il avait échappé à Ming, et cela seulement parce que ce dernier avait une vieille dette de reconnaissance envers lui, et que la reconnaissance était bien le seul bon sentiment auquel il fût accessible. Mais l’Ombre Jaune continuerait-elle à ménager un homme qui mettait en danger sa propre existence et, en même temps, son œuvre démoniaque ?
Pendant un moment, Morane eut la tentation de s’abandonner à sa peur, de fuir dans un coin perdu et de s’y terrer. Pourtant, il n’était pas de ceux-là qui se laissent commander par l’égoïsme, même si sa vie était en danger. L’Ombre Jaune était revenue, pour mettre à nouveau le destin de l’humanité en danger, et il allait encore devoir la combattre, même si le trépas devait être sa seule récompense.